La pièce est exiguë. Peu éclairée.

Bien sûr, à peine franchi le seuil, l’attention se porte immédiatement sur l’immense roue de pierre et son socle démesuré qui, à eux deux, semblent manger tout l’espace. Deux colosses de granit qui paraissent avoir été taillés sur place tant leur déplacement, ne serait-ce que de quelques millimètres, semble illusoire.

Puis la vision périphérique attire votre regard. Dans un autre angle, l’autre titan. Flamboyante dans sa livrée rouge, massive, la presse de fonte qui vous fait face alors, serait digne de figurer dans un « Germinal » ou « La bête Humaine ». Enfin, vous levez les yeux et vous tentez vainement de suivre l’inextricable réseau de courroies qui relient ces deux géants à leur organe vital : un moteur électrique antédiluvien, mais brillant comme au premier jour.

Nous sommes dans l’atelier de Monsieur Jeaumeau. Denis Jeaumeau. La précision est d’importance, tant l’histoire de ce pressoir des Bergères, est liée avec celle de cette famille.

Ainsi, c’est en 1920 que Paul Jeaumeau fait le choix de diversifier ses activités en fabriquant de l’huile pour les villages alentours. Il rachète d’occasion une meule de pierre et parvient à la faire installer dans une partie attenante de sa maison, renonçant par là même à ce qui est à la norme de l’époque: la traction animale. Qu’à cela ne tienne, il décide de doter son outil d’un moteur thermique, l’évacuation des gaz d’échappement étant assuré par un orifice dans la fenêtre du bâtiment. Le pressoir, quant à lui, sera tout de même manuel, et deux hommes solides ne seront pas de trop pour extraire, à chaque pressée, le précieux liquide.

L’affaire prospère et on vient de loin pour apporter ses cerneaux. Durant la guerre, ce n’est plus seulement d’huile de noix dont on a besoin: noisette, colza… , on presse même l’oeilette (ou graine de pavot) pour palier à la pénurie de denrées. Le pressoir , quant à lui, servira à l’occasion, à écraser les pommes à cidre.

En 1952, l’affaire est transmise à son fils René, qui connaît bien le métier, pour avoir très souvent participé aux pressées. Il est à l’origine de l’achat de cette magnifique presse à bâti de fonte, qui sert à extraire, sous une très forte pression, jusqu’à la dernière particule, de nectar de la pâte de noix. jusqu’en 1995, date à laquelle la succession est assurée par son neveu Denis.

Aujourd’hui encore, vous pouvez, vous aussi, profiter des vertus gustatives et curatives de l’huile de noix en amenant vos cerneaux au moulin. Mais attention, n’espérez pas repartir avec votre bouteille personnelle en amenant une poignée de fruits. Autrefois activité traditionnelle des veillées berrichonnes, «écaler» les 10 kg de noix nécessaires à la production de 5 litres d’huile vous prendra, si vous êtes seul, un temps non négligeable.

Vous devrez en outre patienter quelques semaines, afin de faire sécher votre production, les noix fraîches ayant tendance à s’avarier.

Vers la fin février, lorsqu’il aura ainsi recueilli entre 250 et 300 kilos de noix, Denis Jeaumeau lancera alors l’antique moteur bi-cylindre, qui entraînera la courroie, qui entraînera la poulie, qui entraînera le bras, qui…

Quel plaisir alors de voir s’écouler le liquide jaune-vert, et après quelques semaines de clarification dans des jarres en terre, de pouvoir enfin goûter le fruit (oléagineux!) de son travail.